La kora fêlée

La kora fêlée

Il était une fois un pêcheur et son chat, qui vivaient sur un bateau. C’était un bateau sans voile ni moteur. Les deux compères se laissaient guider par le courant et les vents. Ils voulaient prendre l’air, fixer d’autres horizons. Toute direction était bonne à prendre.

Tous les jours, le pêcheur jetait sa ligne, le chat l’aidait à tirer, et ils rapportaient des poissons de toutes les couleurs. Tantôt l’un mangeait la tête et l’autre le corps, tantôt c’était l’inverse. Ensemble, ils chantaient les délices de ces repas somptueux. En sorte que chacun des deux y trouvait son compte.

De temps en temps, ils croisaient d’autres embarcations, et saluaient de la main ces étranges inconnus. Des fois, il leur arrivait même d’approcher une barque, une pirogue. Alors ils troquaient un sourire contre une poignée de main, une partie de leur pêche contre un instrument de musique, et de longues discussions souvent silencieuses s’en suivaient. Une fois les au revoir échangés, l’instrument leur donnait la force du troisième, quand tous deux commencer à s’ennuyer de leurs voix réciproques.

Ils jouèrent d’abord d’un tambour à deux tons, puis l’échangèrent contre une batterie de flûtes, et l’échangèrent encore contre un xylophone aux sonorités cristallines. A chaque fois, c’était une fête qui pouvait durer des jours et des nuits, et il quittaient le précédent instrument avec une grande nostalgie.

Le dernier instrument qui leur tomba entre les mains fut une kora, une guitare africaine. Malheureusement la calebasse qui en constituait la base était fêlée. Comment la réparer au milieu de l’océan ? Au loin, ils voyaient un port qui se rapprochait, c’était leur port d’origine, là où ils avaient pris la mer. Là-bas, ils pourraient la réparer. Ils étaient heureux de rentrer, après un si long voyage. Mais ils étaient fatigués. Comment trouver la force d’attendre jusqu’au bout avec cette kora fêlée ?

C’est le chat qui eut l’idée le premier : « Pourquoi ne pas entamer un chant silencieux ? Ainsi nous ne verrons pas le temps passer. » Alors, tous trois, le pêcheur, le chat et la kora entonnèrent un air qui ne dépassait jamais leurs lèvres. Ensemble, ils cherchèrent l’harmonie des sourds, la mutuelle entente d’un orchestre sans chef. Ils crurent y réussir. Mais eux seuls savaient la beauté de leurs mélodies, eux seuls pouvaient l’apprécier.

Au fur et à mesure qu’ils s’approchaient de ce rivage tant espéré, un cri brisa leur muette harmonie. Quelqu’un, dans l’eau, avait-il chaviré ? Demandait-il leur aide ? Ils se retournèrent. C’était une mouette rieuse. Installée sur le bord arrière du bateau, elle se moquait de leur muette assemblée, et se mit à les inciter à rire comme elle pour avancer plus gaiment. Le pêcheur dit : « Je suis fatigué du bruit, je ne veux pas m’encombrer d’un autre passager. » Le chat dit : « Cet un être vivant, il faut l’écouter ». Alors la kora, qui était la plus jeune arrivée dans ce bateau, brisa son silence et dit : « Chantons, amis, notre chant silencieux. Celle qui nous accompagne chantera avec nous. Et si son chant n’est pas dans la même tonalité, apprenons à nous écouter dans le silence au-delà du vacarme. » Que firent les trois compères à votre avis ?

Ils prirent une bouffée d’air et fixèrent l’horizon familier qui les attendaient, chacun d’entre eux rempli de ce silence complice. Et de la promesse du rivage qui avait nourri tous leurs rêves d’ailleurs.

Une invitée surprise pour le dîner...

2 Comments

  1. jacques brel CM |

    Nous avons bien aimé cette histoire et l’avons illustrée. On vous enverra par mail nos illustrations scannées.
    Bientôt le retour!

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