L’importance du trio

L’importance du trio

Assez vite, nous nous en étions rendu compte : au Togo, le calme n’existe pas et la solitude est impossible. Nous n’en avons guère souffert dans un premier temps : en échange, on a reçu l’ambiance folle, la chaleur et la bienveillance des togolais, qui veulent t’accompagner partout pour faire attention à toi !

Pendant les quatre premières semaines, consacrées à la formation et à la fabrication des marionnettes, nous avons compris que la maison de Danaye, notre espace de travail, avait sa propre existence : le chant très très répétitif du coq et la poule qui pose sa fiante à tes pieds, le couinement du puits quand chacun va puiser l’eau de sa douche, les réveils successifs des nombreux habitants de la maison, les visites du voisin de la cousine du beau-frère de la sœur du copain de la tante de Danaye, le retour de l’école de Mackel et Arianne, les sons venus de la cuisine d’Essé, RFI, les tonitruantes sonneries de portables, les chants évangélico-pop diffusés à fond les gamelles par le disquaire dans la rue d’à-côté. Mais nous, nous travaillions sur nos calebasses, nos fils, notre mousse et notre colle, chacun pour soi, dans un univers bien à nous où le monde extérieur n’existait pas.

Pendant notre petit séjour à Gbalavé, c’est la vie en communauté qui s’est imposée : on est toujours avec quelqu’un : pour manger, pour dormir ou se promener, et même dans la « douche » puisque les enfants du village, qui aperçoivent nos têtes savonneuses dépassant du petit mur censé créer un sorte d’intimité, n’hésitaient pas à discuter avec nous. C’était les vacances et la générosité alentour était tellement grande qu’on s’est parfaitement adapté.

Mais depuis le début de la semaine dernière, il en va tout autrement : nous répétons … Nous construisons notre spectacle, La Fortune de Jeanne. Il ne s’agit plus de clouer, de coller ou de scier, mais de se regarder, d’échanger, de réfléchir, de tester. Il faut savoir être minutieux, répondre immédiatement aux propositions de celui qui dirige, suivre le rythme de la musique … Bref, il faut se CONCENTRER ! Et dans le contexte de notre quotidien à Adidogomé, c’est un tout petit peu compliqué …

Alors, on trouve des solutions.

D’abord, Danaye est formidable : lui qui s’amusait à nous envahir et nous remettre en question en permanence durant les semaines de fabrication, il a radicalement changé de posture. Il travaille dans son coin pour retaper ses marionnettes, nous laisse à disposition l’espace le plus adapté pour répéter, il se fait discret, nous encourage quand nous avons terminé. Bref, il respecte la phase si particulière que nous traversons, François, Simon et moi : celle des premiers pas. Il est bien placé pour savoir que cette période est complexe et il nous témoigne respect, bienveillance et discrétion. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas les oreilles qui traînent. Depuis son espace à lui, il nous entend très bien répéter. Alors, quand il pense que nous faisons fausse route, il attend que nous ayons terminé, et – presque timidement et avec des « je sais pas, moi, mais peut-être qu’à votre place » – il nous donne des conseils. Qui sont, bien sûr, tout à fait intéressants et nous aident à avancer.

Après les longues matinées à la Maison de la Marionnette, nous rentrons pour une courte sieste puis nous reprenons les répétitions. Mais cette fois, on s’installe à l’hôtel. Soit dans la cour fermée (celle qui sert d’église tous les dimanche), soit sur le parking (toujours vide) où certains éléments nous font penser à notre futur décor. Nous travaillons là jusqu’à ce que le soleil se couche. Bien sûr, il y a le bruit de la route. Il y a aussi les employés de l’hôtel qui, bien qu’adorables, sont parfois un peu trop curieux à notre goût. Il y a encore les voisins qui montent sur leur toit pour nous regarder manipuler les marionnettes. Mais malgré tout, nous sommes presque seuls, il y a de l’air et de l’espace, et nous arrivons à bien travailler.

Petit à petit, on apprend à se concentrer sur le spectacle dans ce contexte inédit pour nous. Parfois, nous y arrivons très bien. D’autres fois (souvent quand on est dans la difficulté), on aimerait être en résidence dans une salle noire et silencieuse. Mais vaille que vaille, nous avançons, et La Fortune de Jeanne prend les couleurs de tout ceci.

Comme ça reste un peu déboussolant de répéter au milieu des autres, nous éprouvons aussi le besoin de partager nos pauses tous les trois : les dîners quand ils n’ont pas lieu avec Danaye, les échappées de fin de semaine au bord du Lac Togo. Nous parlons du spectacle ou de tout autre chose. Souvent nous nous taisons. Nous jouons aux cartes et lisons des livres.

Dans cette frénésie africaine, la construction de notre trio revêt une importance particulière. Nous en prenons soin. Et je suis certain que la fortune de Jeanne n’en sera que plus grande.

5 Comments

  1. Bon. C’est bien tout ça. Focus, concentration, disponibilité, imagination, créativité. N’oubliez pas l’enfance, la vôtre.
    Et la souris, l’est où?

  2. J’espère qu’elle aura un rôle, une souris et un chat dans le même spectacle, ça ne peut que mettre un joyeux barouf!!!

  3. Bonjour François et Frédéric,
    Les personnes qui montaient sur leur toit pour vous regarder jouer des marionnettes vous gênaient-elles, vous intimidaient-elles ou vous encourageaient-elles ?

    Marine et Morgane

    • Voilà une question très intéressante, Marine et Morgane …
      Nous avons l’habitude de travailler tranquillement dans notre coin, quand nous répétons en France. Donc, tous ces gens qui nous regardaient nous incommodaient un peu au début. Mais nous nous y sommes habitués …
      Et puis ça fait partie de la façon de vivre au Togo : il n’y a jamais d’intimité. La relation avec les autres est essentielle. La collectivité est très importante.
      à très bientôt,
      Frédéric

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